New York District (New York Police Judiciaire)

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19 Juillet 2018


'En France, les auteurs ne peuvent écrire ce qu'ils veulent'
Publié par Martine Delahaye dans Le Monde le 09/02/02.


Martin Winckler, votre livre, Les Miroirs de la vie, est sous- titré Histoire des séries américaines. Pourquoi ne pas avoir écrit une histoire des séries françaises ?

Parce qu'elles ne sont pas le reflet de notre vie, de notre société, de nos préoccupations (hormis " Police District ", sur M6). Elles ne sont pas faites pour donner à réfléchir. Les trois principales chaînes françaises (TF1, France 2 et France 3), qui attirent la majorité du public en début de soirée, ont une même et seule politique de fictions : complaire au plus grand nombre, conforter le conformisme, continuer dans le consensus. C'est aberrant !

Le mépris pour le téléspectateur est inouï : ces chaînes françaises définissent par avance ce que le public serait capable de voir et comprendre ; les téléspectateurs n'ayant que cela à se mettre sous la dent (15 % seulement ont le câble ou le satellite), les indices d'audience donnent raison aux chaînes ; ce qui permet ensuite à celles-ci d'affirmer que c'est ce que demande le public. L'Audimat est un bel exemple de sophisme !

Les chaînes américaines ne créent- elles pas, elles aussi, des programmes pour qu'ils soient vus par le plus grand nombre ?

Oui et non. Tout d'abord, les grandes chaînes américaines ont, dès les années 1950, été mises en situation de concurrence, alors que les trois principales chaînes françaises sont issues de la télévision d'Etat, et proposent la même chose, sur une semaine. Avec le développement du câble-satellite dans les années 1980, et donc des chaînes thématiques, les grandes chaînes hertziennes américaines (CBS, NBC, ABC) ont compris que, pour survivre, il leur fallait aussi cibler des publics précis, en fonction de leurs habitudes télévisuelles, de leurs goûts... Donc les attirer en les surprenant.

Aux Etats-Unis, 80 % des gens sont abonnés au câble. Ils disposent d'une offre importante. On s'arrache les téléspectateurs. On crée pour être vu, mais par des publics différents, et non par un télé-spectateur fantasmé et assimilé à un " veau ". Ensuite, pour captiver ces publics qui ont beaucoup plus de mémoire cinématographique et télévisuelle qu'on ne le croit en France, on investit, on recherche des auteurs, on prend les meilleurs acteurs. Dans les bonnes séries, on fait actuel, rapide, intelligent et drôle. En un mot, on ne se répète pas, on crée. Avec son temps et pour son temps.

Quels exemples donneriez-vous ?

Voyez la superbe série " Oz ", créée par Tom Fontana, qui s'attache à la vie dans un pénitentier (une première, à la télévision). Elle ne nous parle en fait que de notre société. Outre que l'homosexualité y est montrée comme jamais auparavant, tout ce qui fait notre vie sociale, privée et intime est condensé dans la prison d'Oz. C'est actuel, mais on est enfermé dans un lieu unique, l'épisode lui donne une unité de temps, et la tonalité, chaque fois un peu différente, s'assimile à l'unité d'action ; quant au personnage qui ponctue tout cela, c'est le coryphée de la tragédie antique. Et la cage dans laquelle il est, au sein d'Em City, quartier de haute sécurité du pénitentier d'Oswald, que représente-t-elle, sinon le monde tel que nous le vivons ? Notre monde à la loupe.

Quelles sont, plus précisément, les différences entre séries américaines et françaises ?

Les artistes américains ont compris depuis longtemps que la fiction est un moteur puissant, pour faire réfléchir les gens ; à condition de le vouloir, bien sûr. Un auteur de télévision américain, quand il écrit, a deux objectifs ; primo, entertain : distraire, éveiller, étonner, surprendre, ce qui implique émotion et humour ; deusio, transmettre sa vision du monde, tout en la questionnant avec autant de points de vue que possible, par le biais des personnages. Associé à une connaissance fine des ressorts de la narration, cela peut devenir détonnant pour le téléspectateur. Et bien au-delà de la fin d'un épisode.

Dans " New York District ", par exemple, chaque policier et chaque substitut du procureur analyse un même drame, mais souvent de façon différente. Par le biais de la fiction, et sur un phénomène de société touchant une large partie du public, il y a confrontation d'idées. Plus qu'au journal télévisé, et pour un plus grand nombre de citoyens que dans des débats entre experts ou " intellectuels "... De surcroît, l'auteur américain fait confiance au spectateur : une fois son sens critique éveillé, à lui de se faire une opinion.

D'autres caractéristiques ou partis pris expliqueraient-ils le succès de ces séries ?

Les thèmes se réfèrent au monde réel dans lequel le public vit, et le touchent donc directement. Ils sont en prise avec l'actualité, et pas seulement comme catharsis. Ainsi, l'attentat du 11 septembre a très vite été intégré à deux séries, au moins. Mais comme les scénaristes sont majoritairement des démocrates, progressistes, refléter voire déformer pour mieux la voir l'évolution des idées et des moeurs ne leur suffit pas : ils les influencent, aussi.

Ainsi, dans " Friends " (diffusé en France sur Canal Jimmy), on rit en voyant deux jeunes femmes se disputer le seul préservatif restant dans l'appartement ; le message implicite, c'est que les jeunes gens de cette série utilisent des préservatifs lorsqu'ils ont des relations sexuelles. Rien de lourd ni de pédagogique, mais tout le monde a compris !

Quand " Six Feet Under " (également sur Canal Jimmy) évoque un décès dû au syndrome de la guerre du Golfe, ce n'est pas une information vite oubliée après le JT : cela devient un fait établi, et qui marque d'autant plus qu'on a dû surmonter, par personnages interposés, les problèmes et conflits vécus par les proches face à l'institution militaire !

Une série de science-fiction comme " Star Trek : Deep Space Nine ", dont le message humaniste date des années 1950, pourrait sembler décalée. Elle est en fait très contemporaine. Pure série des années 1990, elle puise ses sources dans les doutes et débats liés à la guerre en ex-Yougoslavie. On est dans une station spatiale autour d'une planète rasée par une guerre ; pourquoi a-t-on fait la guerre à des gens qui ont une religion différente et créé un monde si sombre ? Que faire, la guerre finie ? La problématique est claire : comment fait-on pour reconstruire - au milieu de conflits ethniques et d'intérêts divergents ? Il n'est question que de cela !

Les séries américaines, ignorées par une partie du public français, portent donc en elles des messages très forts ?

Les bonnes, oui ! Aux Etats-Unis, c'est la télévision qui a pris le relais de la fonction qu'avait le cinéma des années 1930 à 1950. On traite les séries de futiles, mais le vrai souci d'échange, de débat d'idées, de réflexion sociale au long cours - une série étant prévue pour durer plusieurs saisons -, est-il toujours là où on veut le dire ou le croire ?

La critique sociale que les scénaristes américains ont héritée de leurs aînés cinéastes leur est-elle propre ?

Oui, parce qu'en France, on ne laisse pas les vrais auteurs écrire ce qu'ils veulent. C'est le diktat du zéro degré de la création ! A l'inverse, se plier aux contraintes d'un genre pour mieux les dynamiter, manier émotion et second degré pour ravir (dans les deux sens du terme) l'attention du spectateur, voilà ce que font les séries américaines, peu goûtées d'une intelligentsia française qui, en réalité, les méprise tout cela, et par une critique incapable de les resituer dans leur contexte culturel. La force des séries américaines, c'est qu'elles ont " conscience d'elles-mêmes ", au point de souvent pratiquer l'intertextualité. Les auteurs savent que c'est le traitement d'une histoire qui en fait l'intérêt et le style ; ils savent ce que sont les séries, ce qu'elles font, qui les regarde et quelles émissions on leur préfère.

La croissance régulière du nombre d'abonnés au câble-satellite en France va-t-elle modifier le regard porté sur ces séries ?

Le câble est encore en friche, sur le plan de la production. Je crains que les chaînes câblées ne se donnent pas les moyens de produire leurs programmes en France, en faisant appel à des scénaristes et des réalisateurs français, et avec de vrais critères de qualité pour l'écriture et la production. Si c'est malheureusement le cas, les Américains se chargeront de le faire, avec des antennes en France. Ce ne sera pas nécessairement mauvais, mais les critères esthétiques ne seront pas les nôtres. Et qu'on ne me dise pas que tout cela n'est qu'affaire de moyens...

L'important n'est pas la manière dont on produit les fictions mais dont on utilise les moyens de production. Un Américain, par exemple, ne pourrait pas écrire un livre à la Izzo ; Jean-Claude Izzo, le " père " de Fabio Montale, écrivait probablement avec une machine ou un ordinateur américains, mais il écrivait du polar français ! Même chose pour la fiction française : si on se donne les moyens d'écrire des scénarios au quart de poil, avec de bons acteurs, on créera quelque chose de franco-français, qu'on pourra de surcroît montrer ailleurs. Mais pour cela, il faut que les chaînes se décident à travailler avec des scénaristes et des artistes français qui aient un vrai savoir-faire (écriture avec des spécialistes selon le thème traité ; distribution homogène...). En France, le public n'a pas les productions qu'il mérite. Ce sont les chaînes qui ont les productions qu'elles méritent. Et un public qu'elles ne méritent pas.


Note(s) :

Les Miroirs de la vie. Histoire des séries américaines, éditions Le Passage, 335 pages, 19, 80 (130 F).( Doc : avec une photo )

Article issu de Le Monde et
initialement publié le 09/02/02.




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